Affaire Rimbaud

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Miroir

Mirrors of Bergman from Criterion Collection on Vimeo.

Vidéo de kogonada

 

Miroir

Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.

Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,

Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.

Je ne suis pas cruel, sincère seulement —

L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.

Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.

Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps

Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.

Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,

Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.

Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.

Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.

Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.

Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.

Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.

En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme

Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

 

Sylvia Plath,  in  Œuvres,  trad. Valérie Rouzeau, Ed. Quarto Gallimard, 2011

Leonard Cohen

CERTAINS HOMMES

Certains hommes
mériteraient des montagnes
pour porter leurs noms à travers les âges.

Les pierres tombales ne sont pas assez hautes
ou vertes,
et les fils partent au loin
pour perdre le poing
que la main de leurs pères semblera toujours.

J’avais un ami :
il vécut et mourut en grand silence
et avec dignité,
ne laissant ni livre, ni fils ou amante pour le pleurer.

Ceci n’est pas non plus un chant funèbre
mais seulement le nom donné à cette montagne
sur laquelle je marche,
parfumée, sombre et délicatement blanche
sous la pâleur de la brume.
Je nomme cette montagne après lui.

Léonard Cohen, « Poèmes et chansons 2 », Trad. de l’américain par J.C Ecart, Éd 10/18, p.25,1978.

THERE ARE SOME MENS

There are some men
who should have mountains
to bear their names to time.

Grave markers are not high enough
or green,
and sons go far away
to lose the fist
their father’s hand will aways seem.

I had a friend :
he lived and died in mighty silence
and with dignity,
left no book, son, or lover to mourn.

Nor is this a mourning-son
but only a naming of this mountain
on which I walk,
fragrant, dark, and softy white
under the pale of mist.
I name this mountain after him.

La partie d’échecs de Vieira da Silva

la partie d'échecs

« Pour qui aime s’interroger sur l’art, La Partie d’échecs prend valeur exemplaire.

Le tableau, d’abord,  nous fascine, en ce sens que notre regard est irrésistiblement attiré, juste au centre, vers l’échiquier lui-même, réel et régulier. Mais à peine avons-nous plongé vers lui que, du centre de sa toile, la magicienne nous retient dans un univers à elle. Depuis l’échiquier, comme de minutieuses constructions, ou comme des thèmes qui, en musique, poursuivraient inlassablement leurs reprises, les carreaux fuient, mangent les personnages entr’aperçus, couvrent tout l’horizon, à l’infini.

Au premier moment, je crois savoir ce qu’il en est. Quand j’ai longtemps étudié un texte, les questions qu’il soulève sont pour moi les seules questions : je les vois partout ; et le monde alentour s’estompe.

Il y a cependant bien loin de cette déformation subjective à la peinture, à cette peinture. Si mes problèmes et mes rêves me cachent le monde alentour , ceux du peintre le reforment et lui donnent une nouvelle existence. Or, cette création, on dirait que le tableau la montre en acte : du centre vers les bords, la géométrie se brise subtilement, des plages tendres se font jour, et une douceur s’instaure dans un monde reconquis. La dureté du noir et blanc, et celle du jeu tout intellectuel qui est ainsi évoqué, laisse place à un chatoiement, où il semble que l’air circule , sans limite. – Le dialogue entre le centre et les bords figure exactement l’histoire même de ce dialogue inégal entre le réel et l’art, qui laisse à l’art le dernier mot »

Jacqueline de Romilly